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Larmes électives – Nov 2020 fr_FR

Larmes électives – Nov 2020

En octobre, je ne vous ai pas écrit. C’est donc avec appétence que je retrouve la plume pour ce petit coucou. Que deviennent les oiseaux en hiver? Où se confinent-ils? Question cruciale que le réchauffement climatique n’aide pas à résoudre. Au moins certains sont migrateurs. De notre coté, sans ailes, nous sommes tous logés à la même enseigne. Pas de pérégrinations ce mois-ci. On garde le nid. Cocooning de rigueur.

L’exposition « Retour de plage » de fin septembre a eu beaucoup de succès. Ça m’a rasséréné de vous voir nombreux et j’ai eu plaisir à emballer vos achats. A présent, le marché de la création étant fermé, les expos de fin d’année étant en passe de tirer le rideau, il me reste à vous proposer le fameux « click and collect ». Si vous désirez déposer un de mes tableaux dans des souliers à Noël sachez que j’organise la chose. Vous recevrez bientôt un catalogue PDF de petits et moyens formats « spécial Noël » et pourrez visualiser tranquillement les oeuvres concernées. Pour ce qui concerne le « click » vous pourrez régler par CB depuis votre mobile et passer à l’atelier faire le « collect » tout en sachant que, sur Lyon, je peux livrer masqué. J’expédierai par Colissimo partout ailleurs.

Outre atlantique, les élections nous éberluent. Le sujet nous concerne. Tous. Bien que l’artiste et le politique ne soient pas miscibles, je vous ai mis un texte de mon cru sur ce sujet. Je vous en souhaite heureuse lecture.

Portez-vous bien, restez prudents et bon courage à ceux qui sont directement confrontés au virus

Amicalement,
Marc HANNIET

 


Larmes électives

La foule était fournie, bien plus dense que je ne l’avais imaginé. Soudée par l’attente. Quelque chose de mystique l’unissait. La certitude d’arpenter un jour d’histoire. Dans ce grand hall où leur tribun, leur messie, Mitterrand, allait prononcer un de ses derniers discours de campagne, une fièvre électrique mobilisait mon père. Il m’avait enrôlé à le suivre avec trop d’insistance pour que je puisse le décevoir. Lui-même était en ébullition depuis plusieurs semaines. L’avènement de son candidat se précisait. Il voulait que je touche des yeux l’effervescence grandiose d’un meeting de campagne. Sans doute escomptait-il m’inoculer à cette occasion le virus militant qui, depuis plus d’une décennie, commandait ses fièvres. Je goûtais au brio des orateurs avec circonspection. Les textes étaient rodés et les effets de manche soigneusement modérés. Quelle adresse ! J’observais la foule. Conquise et servile. Mon père exultait de se sentir partie du tout. Il avait travaillé à cette possible victoire sans relâche. Il voulait que je mesure les raisons de son dévouement. La grandeur de son héros et la liesse solidaire du peuple de ses électeurs. Je trouvais la soirée interminable et pensais aux heures de révision perdues. Le bac approchait. C’était, pour moi, l’échéance que j’avais en mire. Comme des chauffeurs de salle, dévolus à ce marchepied, les éminences politiques se succédaient aux micros. Ils discouraient avec verve, récompensés par des salves de hourras pour leurs mots forts et par des lazzis sifflés à l’adversaire dès qu’il était cité. Les applaudissements nourris venaient ensuite, théâtral rideau sonore articulant le départ du beau-parleur et l’arrivée de son successeur. Mon père m’aurait voulu exalté. Je ne l’étais pas. Mais le moment était fort. En subsistent encore quelques images dans ma mémoire. Je revois les grands pylônes supportant le toit du hangar, les brassards du service d’ordre et la silhouette de Mitterrand, perché sur son pupitre, lointain et proche. Cet homme a toujours su incarner ce que la notion d’homme d’état exige de retenue tout en y glissant une part de connivence par un semis de petits rictus savamment orchestrés bien à lui. Du miel pour les imitateurs. Sa voix surfait la houle des applaudissements sans faillir. Il prenait la vague, longue, déroulait ses figures et d’une pirouette relançait la suivante. Un maître.

Quelques jours passèrent et Mitterrand fut élu. Je me retrouvais le soir même dans une salle des fêtes en liesse. Tous les socialistes du canton étaient venus y attendre le résultat et se congratulaient à présent à qui mieux mieux. Cette fois-ci, c’était mon père qui allait faire le discours attendu par ses fidèles. Il était conseiller général et certains le voyaient déjà député. Pour lui comme pour eux, le monde allait changer. C’était certain. Avec force. Durablement. Pour toujours. Avec son sérieux habituel, mon père prit la parole. C’était un homme habile avec les mots, un jongleur. Il se mit à dessiner du verbe ce que l’auditoire rêvait d’entendre. Lui aussi savait négocier les silences et les frémissements de son auditoire. Lui aussi savait se faire applaudir. Je pleurais. Un trop plein d’émotion me submergeait. Ce n’était pas l’avènement du socialisme en France qui faisait monter mes larmes. C’était de voir mon père, heureux comme jamais, qui, après avoir dûment remercié tout son monde de poseurs d’affiches, d’élus et de sympathisants avait ajouté un mot pour ma mère. Un mot doux pour sa femme. Elle, sans le soutien de laquelle aucun de ses engagements n’aurait été possible, il la remerciait publiquement et la faisait monter sur l’estrade. Glorieux soldat. Patiente épouse. Publique étreinte. Oui, je pleurais, ce soir là, d’avoir sous les yeux une preuve que leur amour existait. Ce n’était pas banal. Les gens se turent. Ensuite ils applaudirent.

Un ami de mon père qui se trouvait proche de moi s’aperçu de mon trouble et me dit que ce n’était pas la peine de pleurer. Il ajouta « quand même ». Mon père, sans doute alerté par quelqu’un, vint me serrer dans ses bras. Sans s’attarder à me parler, il fit mine de sécher mes larmes. Je suis certain qu’il ne les comprit pas.

Ce texte est extrait de mes « mémoires » en cours de rédaction – Marc HANNIET