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Chemin faisant, Avril 2020 fr_FR

Chemin faisant, Avril 2020

Cette année, fêter le printemps le nez collé aux vitres n’est pas une option. Démêler le pourquoi du comment nous en sommes arrivés à faire des visioconférences familiales non plus. De cette expérience collective je retiendrais que la vie n’est pas virtuelle. C’est un processus qui se déploie dans les quatre dimensions physiques. Vos gambettes vous démangent, c’est normal. L’an dernier, à cette même période, je marchais en Vésubie avec mon épouse et nos enfants. J’y arpentais des sentiers de mémoires, comme vous allez le lire.

Lumières terrestres

 


Chemin faisant, Lantosque, Vésubie (Avril 2019)

Sur les chemins qui s’évadent des vallons vers les cimes, de part et d’autre de la Vésubie, mon grand-père maternel a marché. J’en parle à mes enfants. Je leur fais le récit de personnages qu’ils n’ont pas connus et que je n’ai pas connus moi-même. Cela dit, leur sang coule dans nos veines. Marcher avec eux dans ces pentes que parfument les pins maritimes et le thym en fleur ravive des souvenirs bariolés auxquels le printemps sied. Ils sont la transcription de paroles tombées des lèvres de ma mère, parfois intentionnellement et parfois, comme coulent les larmes, sans retenue. Il y a eu des répétitions. Il y a eu des confidences. Rien de simple à comprendre. Rien d’évident à se figurer. Pays de cocagne, de légendes, d’eau de source pure, la Vésubie dont nous parlait notre mère, je n’y croyais pas. Des mimosas resplendissants, des figues mûres à point cueillies sauvages, des cimes enneigées jusqu’au printemps, des ruelles de villages labyrinthiques faites pour y jouer à cache-cache, des processions paroissiales, un banquet annuel qui était l’apothéose des fêtes de village, un torrent tonitruant, des lilas, des iris, des micocouliers et des lézards verts à tête bleue et jabot jaune que l’on pouvait apprivoiser en renouvelant l’offrande quotidienne d’une soucoupe de lait, des cultures en terrasses habitées d’oliviers et d’amandiers aux fleurs précoces, des beignets de fleurs de courgettes, des papillons colorés, des chamois et des marmottes dans les hauts, une ferveur religieuse unanime, un banquet annuel et des processions régulières, la tourte sucrée aux blettes et aux pignons et le rafraîchissement sublime : l’eau acidulée par le jus des citrons tout fraîchement cueillis sur l’arbre. Eau de source, légendes, pays de cocagne, nous y sommes.

Reconstituer l’odyssée familiale de ma mère, à cette époque, requiert un peu d’imagination. Celle qui tisse un lien entre les images et les faits. Partons de Maxime et de Mimy. Ils s’aimèrent. La musique, sans doute, a été le ferment de leur attirance réciproque. Elle les a liés puis soudés. Fondation primordiale, inaltérable. Elle, catholique et angevine. Lui, niçois et protestant. Rien de probable sur l’échiquier du hasard. Le suivre, se marier à lui, c’était pour elle accepter de subir l’exil et le dédain de sa propre famille. Elle le fit. Pour lui, pour eux. Sans doute aussi pour être elle-même. Elle rompit les fiançailles par lesquelles elle s’était engagée vis à vis d’un autre. Des fiançailles de deux jeunes gens de bonne famille. Des fiançailles d’obligation sociale. L’épreuve de la soumission absolue au corps social dans lequel elle était venue au monde. Son choix, amoureux, était aussi celui du renoncement. Mimy suivit Maxime. Elle quitta le berceau familial situé à Angers et Nantes. Quand la seconde guerre mondiale précipite la France dans la débâcle, ils sont installés à la Colle-sur-loup. Il est médecin, elle est son épouse, déjà mère de trois enfants. Annick, leur aînée, deviendra ma mère. Ils habitent un appartement à l’étage d’une belle maison de village. Vue imprenable sur Saint-Paul de Vence. Ma mère s’est contentée de m’en décrire la terrasse, un très grand balcon, dont le muret de ceinture est ajouré par la superposition de tronçons de tuiles romaines disposées en écailles de poisson. Elle attachait beaucoup d’importance à ce détail. J’ignore pourquoi. Sa sœur,Mireille, lorsqu’elle fera construire sa maison, aura soin de doter la terrasse du même type de maçonnerie. Sans doute ont-elles beaucoup joué sur ce balcon. Peut-être ma mère y a-t-elle vécu ce que sa petite enfance lui a laissé de liberté. Cette terrasse étant, par construction, un observatoire tout à fait agréable pour voir alentours sans être vue. Jalousie. Moucharabieh. A l’intérieur de l’appartement trône un piano, celui de Mimy. Ce demi-queue Erard est plus qu’un instrument, il est l’âme sensorielle du foyer. Pas un jour sans qu’il ne soit caressé, joué, aimé. Fin 1942, le débarquement allié en Afrique du nord se traduit par la suppression de la ligne de démarcation qui coupait en deux l’hexagone. La France libre n’est plus. Les forces du IIIème Reich prennent position au sud. La perspective d’un débarquement allié fait se déployer plus de deux cent mille soldats aux abords des côtes méditerranéennes. A la Colle-sur-loup, l’officier de la Wehrmacht en charge du secteur trouve la maison occupée par Maxime et Mimy à son goût. Il la réquisitionne et s’y installe sans pour autant déloger la famille de mes grands-parents. Ils font le choix de continuer à occuper leur étage, celui qui dessert la terrasse. Accueillante est cette maison. Mimy joue du piano à merveille. Elle est diplômée du conservatoire d’Angers, médaille d’or. Mélomane, cultivé, parlant français couramment, l’allemand est également pianiste. Il joue. Ils jouent. Il apprécie. Il patiente. Il organise. Le débarquement viendra. Très probablement. Mais il n’est pas encore là. Maxime soigne. C’est son rôle de médecin. Malade, quelque soit la personne, elle n’est plus qu’un corps. Son père a été colonel dans l’armée coloniale en Tunisie. A l’uniforme, on doit le respect. Atavisme. Choisir son camp? Une impossibilité? Un couteau sous la gorge? Une famille à protéger. Attendre, patienter. Viendra le débarquement. Viendra le temps de l’agencement des possibles, celui du poids des décisions irréversibles. Quand l’Italie capitule, en1943, suite au débarquement opéré par les Américains et les Britanniques au sud de la péninsule, la tension s’exacerbe. A vol d’oiseau, l’Italie est très proche, à quelques montagnes près. Celles dont la résistance fait son socle. Le 6 juin 1944 les alliés débarquent en Normandie. Quand le celui de Provence s’opère, le 15 août 1944, l’ordre d’évacuer le sud est envoyé par le commandement allemand. Ses armées abandonnent leur positions et se replient. Rendues vulnérables, elles sont ralenties par les combats acharnés que leurs imposent les alliés et les résistants qui sabotent leurs lignes arrières. Les canons tonnent, la guerre est là, physiquement, pour ravager les corps et brûler les consciences. Maxime soigne. Des deux cotés insistera ma mère. Le sang n’a qu’une patrie, la terre. Il coule vers elle. En imprégnant de son impavide écarlate les uniformes. Tous, quels qu’ils soient, sans épargner les vêtements civils. Maxime soigne. Il aura la médaille de la croix rouge et le mépris déterminé des hommes de son village comme solde de tout compte. Les troupes alliées sont principalement composées d’Américains, d’Anglais de Canadiens et de Français d’Afrique du nord. Quatre cent mille combattants qui libèrent le territoire. Plusieurs fois ma mère insistera. La guerre, là où elle l’a vécue, a été rude, violente, impitoyable. Une férocité de courte durée mais une aliénation profonde des survivants. La Colle-sur-loup est libérée moins d’une quinzaine de jours après le début du débarquement. La liesse de la libération n’est qu’un feu de paille. Maxime embarque femme et filles sans respirer. On se venge vite et sans procès de ceux qui n’ont pas eu faim. De ceux qui n’ont pas versé le sang dû pour appartenir aux vivants. De ceux qui ont joué du piano. Collabos, peut-être. Traités de tels, sans doute. L’urgence est de partir. On part. Fuir. Esquiver n’aurait pas suffi. Maxime décide de gagner l’arrière pays pour s’y faire oublier. S’y perdre et y renaître. Sur les cartes, aujourd’hui, quelques douzaines de kilomètres semblent peu. Les franchir, fin 1945, c’est rompre avec le bord de mer baigné de culture pour gagner, inaccessible, un asile reculé dans le temps et l’espace. Maxime se réfugie à Lantosque, un bourg de moyenne montagne situé au verrou supérieur des gorges de la Vésubie. Au delà, vers les hautes cimes du Mercantour, la vallée est française depuis 1860, soit moins d’un siècle. C’est un autre monde. Une autre vie. Un autre paysage. D’autres hommes. Le terroir est agraire. La culture se pratique en terrasses sur des pentes exposées plein sud bénéficiant de remontées maritimes qui tempèrent la moyenne altitude du secteur. Ma mère y fête ses douze ans dès 1945. L’indomptable poids de l’exil lui pèse déjà. Elle sait pourquoi elle a été privée de rester à la Colle-sur-loup. Elle en conçoit de l’injustice. N’a-t-il pas soigné les blessés ? Des deux camps ? Comme son devoir de médecin l’ordonnait ? Maxime soigne. Toujours et encore. Sans doute est-ce le seul moyen d’asseoir sa légitimité. Soigner. Sans répit, avec dévouement. Il court les sentiers qui mènent aux fermettes isolées, esseulées. Perdues parfois très loin sur les pentes où paissent les brebis, on ne peut y accéder qu’à pied. Il y va. Il marche. Du verrou du Rivet jusqu’à Roquebillère, il construit son domaine de gratitudes. C’est en friche. Il est payé comme on peut. Parfois d’une douzaine d’œufs, d’une bouteille d’huile d’olive ou d’un panier de figues mûres. Il apprécie, il patiente, il organise. Si ceux d’en bas viennent lui chercher querelle, le bien qu’il fait dans la vallée sera son sauf-conduit. Le piano a été du voyage. On l’installe dans le petit appartement que quelqu’un a bien voulu leur louer. C’est une résidence bien plus modeste que celle abandonnée à la Colle-sur-loup/ Mais c’est un chez-soi. C’est satisfaisant. Le logement est situé juste au-dessus du garage où viennent se faire soigner les premiers véhicules qui vrombissent dans la vallée où, pour l’heure, c’est encore le torrent qui cornaque les décibels. Les Briet se rassérènent. On prend de nouvelles marques. On joue. La famille vient rendre visite. Le frère de Maxime, polytechnicien, encore célibataire, est toujours accueilli avec joie par ses nièces. Son père, l’ancien colonel qui réside à Nice avec sa femme, handicapée apporte ses appareils. Passionné par la photographie, il fait des clichés à tour de bras. La vie se fait plus douce. Maxime endosse l’uniforme de garde-pêche et court la rivière avec ses mouches. On mange de la truite en saison. La guerre s’éloigne. Les plaies se pansent de l’air du temps qui passe. Aux trois sœurs deux frères sont nés. Annick, Mireille, Chantal, Pierrick et Joël sont le bonheur tangible qui rassure leurs parents. Lors des cérémonies religieuses, Mimy tient l’orgue à l’église. Parfois, elle joue et on vient l’écouter de Nice. Maxime a payé sa dette si elle fut. Ils ne se cachent plus. Ils vivotent en tenant leur rang mais ne sont pas aussi confortablement installés qu’ils le furent à la Colle-sur-loup. On n’en parle pas. On n’y retourne pas. On oublie autant qu’on peut. Ma mère a grandi. De mignonne qu’elle était, elle est devenue jolie. C’est à présent une belle adolescente. Le fils du garagiste en est amoureux. Très amoureux. Ça se sait. Certes, c’est bien le garagiste qui a eu la bonté de leur louer l’appartement. Dans l’immédiat après-guerre, les bruits qui courraient en ont retenu plus d’un d’être compatissant. En 1945, même sous couvert de charité chrétienne, on y regardait à deux fois avant d’être serviable à ceux qui avaient le regard baissé. Histoire ancienne. Histoire quand même. Mais de là à accorder la main de leur fille à ce petit villageois aux mains pleines de cambouis, Non. Annick a été éduquée pour devenir une bourgeoise. L’accorder à un paysan n’est pas imaginable. Ce serait reconnaître qu’une dette lie leurs deux familles. Il y a un gouffre vrombissant d’impertinence à penser le faire valoir. Les époux Briet se braquent. Le tort est d’autant plus vif que ma mère en pince pour cet Yves. Transi d’amour, il la courtise sans lassitude. Amour d’enfance aux ancrages émotionnels inaltérables. La seule solution consiste à la catapulter à Paris. Là, dans une pension tenue par des bonnes sœurs et au prétexte fallacieux d’y acquérir de belles manières et de progresser dans la maîtrise du piano, elle pourra, sous bonne garde, atteindre l’âge d’être présentée à un parti plus prometteur et mieux corrélé à leur état social. Maxime et Mimy ont tort. Ils le savent mais, aveuglés, ils ne conçoivent pas que leur dignité soit, de nouveau, bafouée par le sort. A Paris ma mère végète. Proie de la nostalgie, elle broie du noir. Les bonnes sœurs ne sont pas tendres. Elle doit des visites à certains membres de sa famille ou à des amis d’icelle qu’elle connaît peu ou pas. Sa belle mine et ses bonnes manières flattent. Elle est reçue sans réserve. Même désargentée, ses arguments de bon parti sont d’excellente facture. A l’été 1954, elle rentre à Lantosque. Elle a vingt ans. Tout lui paraît plus beau. Jardin des Hespérides. Saveur des fruits. Odeurs des plantes. Caresses du soleil. Tendresses familiales. Yves aussi a grandi. Il est toujours là. Disposé à attendre. Comme avant. Plus qu’avant. Compréhensif. Patienter. Organiser. Offrir des fleurs. Bavarder. Être disponible. Se rendre utile. Transformer le vide en plein, l’ennui en rires. Maxime s’agace. Mimy aussi. On va voir le prêtre. S’en remettre à Dieu et à ses serviteurs. Pourquoi pas ? Fin août 1954, le curé adresse un télégramme à un confrère qui lui retourne une réponse immédiate et positive. Face à Cannes, sur la plus petite des îles de Lérins, l’île Saint Honorat, il manque une aide cuisinière. Il s’agit d’étoffer l’équipe de jeunes qui encadrent une colonie d’enfants catholiques. Il n’y a que des gens biens comme il faut. Les moniteurs sont tous de futurs instituteurs d’obédience chrétienne. N’est-ce pas cent fois mieux de l’envoyer s’occuper de quelque chose là-bas plutôt que de la laisser s’enticher d’Yves à Lantosque ? Au prétexte qu’elle risque de s’ennuyer à ne rien faire, on l’envoie donc ricocher au large et s’occuper d’enfants. Mesure mal mesurée. Où qu’elle aille, sa taille reste fine, ses yeux sont toujours verts et ses cheveux, longs, n’ondulent pas plus discrètement que sa silhouette : elle hypnotise tous les garçons. L’économe est moins timide que d’autres. Il lui parle. Il lui dit prière, mariage et charité chrétienne. Mais pas juste comme ça. En mots choisis. En vers. En vérités chastes. En promesses. En prières. Pas à pas. Il a trois ans de moins qu’elle et les oreilles décollées mais il porte le collier et la moustache des nouveaux intellectuels. Il est très littéraire. Il n’est que littéraire. Elle l’est aussi. Reflets mutuels. Ils se lient, indéfectiblement. Elle vient de rencontrer mon père. Si rien n’est simple, tout semble coordonné. Lui rentre en avant-dernière année à l’école normale, à Beauvais. Fils de cheminot, il ne paye presque pas le train et Paris n’est qu’à une heure de rail au sud de Beauvais. Faire le mur de l’internat lui deviendra vite une formalité pour rejoindre la fille-fleur de sa vie. Leur séparation forcée est matière à tisser leur lien. Ils s’écrivent des torrents de tendresses et glorifient à l’encre leurs désirs d’être éperdument l’un à l’autre. Instituteur de confession catholique, le mélange des genres ne déplaît pas complètement à Maxime et Mimy. Jean-Pierre vient saluer sa princesse autant qu’il peut. Il est accueilli. Yves est mis de côté. C’est beaucoup moins radieusement que ma mère est reçue par celle de son futur époux. Aux yeux maternels et possessifs de Laurette, cette petite bourgeoise ne convient pas à son fils. Elle le lui vole. La prunelle de ses yeux, le garçon sérieux et travailleur que lui envient toutes ses connaissances. Elle considère que c’est à elle, sa mère, de lui choisir le bon parti, la bonne épouse. Son fils se trompe. Il est aveuglé par son désir de briller. Elle en est certaine. Il est du peuple. Il doit rester au peuple. Comment une fille affichant pareille taille de guêpe peut-elle prétendre porter descendance ? Elle a les mains fines et les manières détestablement arrondies de ces femmes de notables incapables de tenir leur ménage sans l’assistance de bonnes. Laurette en sait quelque chose. Elle-même a été placée chez un fermier dès ses quatorze ans révolus. Puis chez un autre quand les choses ont mal tourné. Bonne. Son métier. Jusqu’au mariage de raison qu’elle a contracté avec le frère de l’époux de sa sœur. Bonne. Un métier dévolu aux filles de paysans sans ressources. Elle a été placé à quatorze ans chez un fermier. Puis chez un autre car les choses ne se passaient pas bien. Mon père ne renonce pas. Ma mère non plus. Ils convoitent leur union. Se l’écrivent. L’exigent. Ils veulent se marier avant que mon père n’embarque pour l’Algérie. Parce qu’il n’est pas encore majeur, il menace ses parents de couper les ponts s’ils n’accèdent pas à sa demande. Son père, tourmenté, ne veut pas se désolidariser de sa femme qui est vent debout contre cette union. A Lantosque, où ma mère est venue passer l’été 1955, Maxime est malade. Du sang dans les urines. Des analyses. Des résultats. Depuis le siège arrière de la voiture qui le descend à l’hôpital de Nice, Maxime adresse un au-revoir circonstancié à son aînée. Sur le front d’Annick, du pouce, il trace le signe de la croix. Il sait qu’il va mourir. Il le lui dit de cette manière, en la bénissant. Elle le comprend et l’écrit à Jean-Pierre. Maxime ne reviendra jamais de Nice. Sa mort incendie le pays de cocagne. Il faut quitter Lantosque. Tout vendre ou presque. On laisse le piano avec Joël, le dernier né, en pension chez une lointaine cousine Elle habite dans les parages et s’est proposée, avec une compassion toute calculée, de garder le petit jusqu’à la fin de l’année scolaire. Mimy n’a qu’une alternative : quémander l’hospitalité de sa mère. Elle rentre à Angers, vaincue par le sort. Torturée par la mort de son mari, sans aucune ressource financière propre pour subvenir aux besoins de ses cinq enfants à charge, elle vit une débâcle grise et froide. Son univers tenait à l’homme qui n’est plus et qui avait été, pour elle, un tout sans concessions. Le maelström du destin s’active. Un 1er avril, les sacres du mariage chrétien unissent ma mère à mon père. Après une première affectation comme instituteur à Montagny-Sainte-Félicité, le service militaire le réclame. Il part faire ses classes en Allemagne où ma mère l’accompagne puis doit gagner l’Algérie. Depuis cet exil militaire, de Mécheria, il échangera de nombreuses lettres avec sa femme. Liaison épistolaire sans faille. A Angers, les deux sœurs de ma mère tombent enceintes. Leurs galants respectifs sont élèves ingénieurs à l’école des arts et métiers d’Angers. De bons partis. Mariages et naissances s’enchaînent. Tout au sud, Joël mijote dans sa détresse d’orphelin. Son frère aîné, Pierrick, est davantage doué pour faire les quatre cent coups que pour étudier. Mon frère aîné, Vincent, voit le jour en 1962. Suivra le décès de Mimy le 25 décembre 1963 puis le suicide de Jean, le père de mon père en avril 1964, quelques mois avant ma naissance. Il ne m’est pas possible de ne pas croire à un lien fort entre la succession de tous ces événements et la perte de la foi que mes parents opèrent ensuite progressivement. En 1969, résolu, avec des idées progressistes affirmées, mon père s’engage en politique à corps perdu. Il abandonne à sa femme la charge d’élever leurs enfants. La foi les réunissait, la politique les sépare. Ma mère reste en arrière. Elle soutient son mari mais ne l’épaule pas. Lui ne fera jamais de musique. En 1970, élu conseiller général, mon père embarque en politique. Comme un marin au long court, il n’aura de cesse d’aller plus loin. La courte éternité de leur vie commune sera, dès lors, faite de compromis et de discordes. Seule l’écume des souvenirs, mâtinés d’espoirs, composera le chapelet auquel ma mère, sans prier, se consolera.

Devenue mère, sans doute a-t-elle cherché dans cette vocation l’absolu de ses réalités. Elle ne l’a pas trouvé. Je l’écris avec peine mais une absolue certitude m’en dicte le constat. La promesse d’une installation près des côtes méditerranéennes que mon père lui avait faite dans l’aube de leur mariage ne s’est jamais concrétisée. Elle en était parfois écœurée, blessée par sa crédulité et par le fait qu’elle n’avait aucun moyen d’agir sauf à quitter mon père et à se retrouver sans ressources. Le spectre de sa mère qui n’a pas survécu deux ans à son mari la hantait.

Dans l’album de photographies que j’ai constitué pour mes enfants, pour qu’il aient matière à visiter le monde des temps qui ont été miens jusqu’à mon adolescence, l’exergue est un poème. Il s’adresse à ma mère, morte en 1984, l’année de mes vingt ans.

Nous t’étions turbulents, nous t’étions adorables
mais je l’ai su trop tard pour t’être secourable
nous irriguions tes joies elle amplifiait tes peines
la Vésubie coulait chaque jour dans tes veines

Les rivières se perdent en mer, emportées au sein des fleuves qui les mélangent. Ainsi en est-il de nos vies. Confluence de destins antérieurs, nous sommes également, chacun, la source d’une diaspora à venir. En aval, mélangée à d’autres, fondue en elles, notre existence composera une part de celles des vivants à venir. Nous ne sommes que de passage mais nous ne sommes pas seuls. Entre racines et semailles, nous sommes juste un brin de temps vivant. Sur les chemins ensoleillés, de part et d’autre de la Vésubie, je parle à mes enfants. La permanence de l’eau qui polit les rochers, celle du soleil qui inonde les futaies et celle de la brise où virevolte l’hypnotique sarabande des papillons, je l’écoute. Comment mieux la partager qu’en s’y blottissant, main dans la main, un instant, paupières baissées, en marchant.


Les gens qu’on aime – Chanson – (c) Marc HANNIET 2020

1.Quand l’âge ou j’avais peur du noir
revient menacer mes espoirs
je pense à elle qui sans compter
nous donnait tant quand elle chantait

Refrain
J’ai le goût du chant   dans le sang
et sur les accords
qu’ont du corps
sous les mélodies
rebondies
je l’ai dans la peau
le tempo

2. Elle n’a plus court qu’en ma mémoire
la voix qui me berçait le soir
mais mêm’ partie tôt pour longtemps
elle m’inspire et le ciel m’entend

3. Dès que je chante à pleine voix
je sens mon corps brûler de joie
la confiance qu’elle avait pour moi
sur ce chemin m’ouvre la voie


Pas d’exposition en cours ni en projet avant le mois de mai…