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Les gens qu’on aime – 27 mars 2020 fr_FR

Les gens qu’on aime – 27 mars 2020

Avec une dédicace à tous ceux qui trouvent la soupe un peu trop ou pas assez salée, je vous fait passer un texte et une chanson intitulée : « Les gens qu’on aime ». J’ai achevée les deux cette semaine. Le texte relate les circonstances de sa naissance. Elle m’est venue après une dispute inattendue.
En ces jours de confinement, nous vivons H24 en famille. Les bateaux terrestres sur lesquels nous allons traverser les événements sont parfois exigus. Le manque de place engendrera des disputes. Les ridelles de la tolérance peuvent nous garder à bord. Si cette chanson permet des réconciliations, tant mieux. Si elle peut nous aider à ne pas nous quereller pour des petits riens ce sera encore mieux.

Bonne journée,

Marc HANNIET

L’insolence de la liberté


Les gens qu’on aime – Chanson – (c) Marc HANNIET 2020

Écrire des chansons est une activité curieuse. Parfois, la chanson se sert de moi. Elle me préexiste. C’est l’histoire de la sculpture contenue dans le bloc de marbre. Elle était là. Elle m’exhorte à l’extirper de sa gangue. Ce n’est pas toujours facile. Pas toujours indolore.

1. Qu’il est difficile de vivre avec les gens
que l’on connaît depuis longtemps
mais sans les connaître vraiment

2. Que ce soit un fils, un frère ou un parent
survient un jour le jour méchant
où là c’est clair on le comprend

3. On s’engueule on se dispute pour une bêtise
un regard un sous entendu
un mot cassant, trop de franchise

4. On se cabre on s’égosille on en fait trop
comm’ des chiens fous qui pour un os
à court de mots montrent les crocs

5. Quand on a réglé leur compte à nos folies
vidé son sac et déssoulé
monte en nous la mélancolie

6.Bouche bée on s’arrête net le coeur en vrac
on sent qu’il faut tendre la main
pour laisser tomber la matraque

7. Bouche bée on s’arrête net dans nos folies
et c’est peut-être ça au fond
qui nous rassure et qui nous lie

8. Oui c’est difficile de vivre avec les gens
qu’on croit aimer ou même qu’on aime
sans savoir les aimer vraiment

9. Ils ne sont ni nous ni même nous autrement
car on est tous tout seul au monde
tous pareils mais tous différents


30×20 – Fougue amoureuse


Les gens qu’on aime – Texte

Mon frère Bruno est un aventurier. Il est de cette glaise dont des mains expertes auraient pu faire un champion.­ Tennis, endurance, natation, vélo, voile, deltaplane, surf: se mesurer à lui c’est forcément perdre. Ça l’a toujours été. Après ses études de sportif, il est parti au long court. Il a pris deux ans pour faire le tour de notre planète. Ça l’a sérieusement décalé. Dans la foulée, il s’est fixé à la Réunion. L’île qui est à son image : sauvage, pleine de ressources. Si le volcan éructe, Bruno va voir. Si une falaise est abrupte, Bruno escalade. Si deux pitons rocheux sont adaptés, Bruno accroche son hamac. Avec lui, le concept de balade cache toujours un désir d’entraînement. Sans mollet ferme on ne suit pas. C’est un personnage. Il s’est mis à la musique. La basse lui convient. Il compose. Tout à la feuille avec Bashung pour idole. Il écrit ses textes. Coups de rasoir pour faire saigner le vrai. Vous l’avez deviné, il ne donne pas dans la chanson française. Bruno fait du rock, du qui déménage. Notre père est décédé en février 2019. Bruno est venu en métropole pour ses obsèques. On a passé quelques jours ensemble et je lui ai promis d’aller le voir chez lui dans le courant de cette même année 2019. J’ai plaqué ma femme et mes enfants dès l’après-midi du 25 décembre pour faire ce voyage. Isabelle n’était pas vraiment contente. Nos enfants étaient déçus de ne pas embarqué. Nous avons été une seule fois à la Réunion tous les quatre en vingt ans. Outre le coût de ce changement d’hémisphère, j’avais mes raisons. Je voulais partager la vie de tous les jours de mon frère, faire la connaissance de ses amis. Voir son terrain de jeu grandeur nature, habiter sa maison et prendre le temps de parler avec lui de tout et de rien était mon but. Vivre ensemble une parenthèse de quelques semaines puisque nous n’avons pas tissé nos vies ensemble. Bruno est enseignant comme sa compagne, Carole. Ils étaient donc en vacances et mes neveux itou. Tout s’est bien passé. Enfin presque tout. Il y a eu une anicroche. Sévère. Un cyclone tournoyait du coté de l’île Maurice et il ne s’est pas décidé à prendre la route de l’est très rapidement. La météo hachée de mauvais temps n’autorisait pas les grandes randonnées. Sans êtres confinés, nous étions quand même à la maison. C’était parfait pour moi. Leurs amis étaient pareillement arrimés à leurs pénates et nous avons été les uns chez les autres fréquemment. J’ai à présent une collection de visages à positionner autour de ceux de Bruno, Carole et leurs enfants.

Mais revenons à la musique. Une de mes idées, en partant, était de faire de la musique avec Bruno. J’avais emporté n recueil de mes partitions. En les lui offrant, je lui avait dit mon intention de faire quelque chose de semblable avec ses chansons à lui. Mon projet consistait à saisir sous sa dictée, ses mélodies et les grilles des accords d’accompagnement. Bruno était d’accord pour le principe. Pas forcément très chaud mais d’accord quand même. Il avait justement un nouveau texte. La musique prenait forme dans sa tête, on allait pouvoir faire quelque chose. C’était une option. Le texte était plutôt acide. Il s’en prenait à quelqu’un qui fait chaque matin ses salutations au soleil. Pas la peine de chercher loin, Carole était visée. J’étais un peu gêné. Avait-il montré ce texte à l’intéressée ? Non. Mais elle l’avait déjà lu et elle n’était vraiment pas contente. On le serait à moins. Pour commencer, on s’essaya à jouer tous les deux quelques unes de ses compositions. Il y avait des accords placés sur le texte mais ça ne collait pas vraiment. Techniquement, à la guitare, il y a plusieurs façon de jouer un accord et ça ne sonne pas tout à fait de la même façon… surtout sion ne joue pas toutes les cordes. De toutes manières, moi, sans une grille d’accords pour accompagner et sans une partition avec les notes pour chanter, je ne peux pas faire grand chose. Il faut tout apprendre par cœur et je trouve que c’est ennuyeux. Il me faut un support. Je suis un lecteur de partitions. On s’est donc posés pour que je note la mélodie et les accords sur un cahier. Le processus de saisie de la musique est itératif. Ça commence par jouer l’air qu’on a dans la tête sur un instrument pour pouvoir le noter. Ensuite on joue ce qui a été noté et, sauf miracle, ça ne correspond pas. Alors on s’écoute à nouveau tout en regardant ce qui a été noté. Là on s’aperçoit des décalages. On corrige. On recommence. Une fois que c’est fait il faut encore trouver de quelle manière on veut découper la mélodie, choisir la bonne mesure et faire coïncider les temps forts aux temps forts. C’est impossible à faire sans être méthodique et patient. Le drame s’est noué sur cette base.

Bruno joue sur sa basse ou chante. Je fais mon possible pour reproduire ce que j’entends avec une guitare. A partir de ce que je joue, je pose des notes et des durées sur une portée. Ensuite je joue exactement ce que j’ai noté. Bruno fait la grimace. Ce que je joue n’est pas ce qu’il a joué. J’explique que c’est ce que j’ai noté, donc ce que j’ai entendu et que c’est à peu près normal que ça ne corresponde pas exactement. Je lui demande de recommencer. OK. Il rejoue sa chose. J’ai les yeux rivés sur la partition toute fraîche et je l’arrête : « Tu n’as pas fait la même chose que tout à l’heure ! » Lui m’assure que si. Je corrige. On recommence. Ça ne matche pas encore. Je reprends : « C’est sur quelle note que tu veux le temps fort ? Il me dit que je n’ai qu’à l’écouter. Bon-OK. On recommence. Au niveau des accords ça se complique encore. L’accord mineur ne lui va pas. L’accord majeur ne lui va pas non plus. Je lui propose qu’on note un accord ouvert, sans tierce, comme ça se fait dans le hard rock. Il s’offusque. Il fait du rock, pas du hard-rock. A la rigueur du rock un peu funky. Sur ces nuances, je suis un peu perdu. Je propose qu’on se recentre sur l’accord qu’il faut noter et à quel moment donc à quel endroit sur la partition. Mais l’étincelle à mis le feu, la mèche brûle. Deux mesures plus loin le caisson explose. Bruno est en rage contre moi. Il me dit mes quatre vérité sur un ton de furie. Lave en fusion que rien ne peut entraver. Le volcan lui est monté à la tête : Et que je me crois au-dessus des autres parce que je sais lire la musique ! Et que je n’ai pas le sens du rythme alors que lui l’a ! Et qu’il l’a depuis toujours alors que moi je ne l’aurai jamais ! ET qu’il sait exactement ce qu’il veut dans sa tête ! Et que ses potes, eux, savent faire avec ! ET que tout ne peut pas être réduit à une grille d’accord ! Et que la chanson française c’est bien gentil mais c’est pour les vieux ! Et que lui il fait du rock et pas autre chose ! Et que c’est moi je n’y connais rien ! Et qu’il faudrait que j’arrête de ramener ma science à tout bout de champs pour faire chier tout le monde ! ET que je ne peux pas savoir tout sur n’importe quel sujet ! Et que je prends des airs supérieurs alors que j’en sais pas plus que les autres ! ET que c’est sa musique à lui ! Et que c’est à lui de décider ! Et qu’il peut très bien faire sans moi ! De la lave en fusion. Rien ne peut entraver sa rage. Je fais face à quelqu’un que je ne connais pas. Hors de ses gonds, il pète les plombs en m’insultant au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer. Je suis abasourdi, consterné. Où est passé le champion de mon enfance, l’explorateur de ma jeunesse, le petit prince dont notre mère était si fière qu’elle m’en avait, une fois demandé quelque chose qui ressemblait à du pardon alors que je ne comprenais même pas son propos : c’est mon frère aîné, Vincent, que je jalousais ! Etais-je, je veux dire, suis-je vraiment ce crétin hors-normes, imbu de lui-même, prenant des poses et regardant tout le monde du haut ? Suis-je confit dans mes certitudes ? Sont-elles si mal bâties ? Je suis effrayé par cet inconnu qui écume en me criant dessus pour m’en convaincre. Difficile de faire plus pour me déniaiser. Difficile d’en écouter davantage. Je n’étais de toutes façons plus face à mon frère Bruno. Je n’avais rien à dire à ce type qui vociférait. Carole, coté cuisine, nous écoutait. Sans intervenir. Comment aurait-elle pu le faire ? Argumenter aurait été peine perdue. Faire silence. Se lever. Quitter la pièce. Plonger sous la déferlante, se mettre en sécurité dans l’intérieur de soi. Se calmer.

J’étais, moi aussi, très énervé. Ça m’arrive aussi. Je suis tout à fait normal. Dans ces cas là, j’ai un remède. Du lourd. Je fais de la musique. Le mieux c’est d’avoir un piano. Je jetais un regard à Carole au passage avant d’aller m’enfermer dans la chambre de mon neveu pour passer mes nerfs sur son clavier électrique. Je sais que jouer du piano va me calmer. Plus ou moins vite. Plus ou moins dans les décibels. Je le fais crier, grincer, couiner. Peu à peu jouer du piano me console. Je crois que c’est même le piano qui m’apaise. Quand je suis redescendu, je le fais chanter. C’est une manière de lui rendre la monnaie de sa pièce. Ce jour là, au bout d’un certain temps que je ne saurais pas dire, une mélodie m’est venue. En même temps, un texte. Les mots s’agglutinaient mais je sentais qu’ils venaient à moi en haillons, blessés de s’être frayés un chemin à travers la dispute. Mes chansons naissent parfois de cette manière, en jaillissant. Tête la première, les premiers mots s’articulèrent sur quelques notes. J’ai gardé les notes et les mots.

Qu’il est difficile de vivre avec les gens
que l’on connaît depuis longtemps
mais sans les connaître vraiment

C’est comme si ce couplet attendait un événement pour se former. Évaporation d’invisibles pensées en nuage constitué. Tout était là, bien rangé dans ma tête. Les paroles pointent leur bout du nez, toutes fraîches, et la musique vient leur poudrer les joues. Encore faut-il s’en saisir. D’un seul coup, la tristesse, la colère, la rancœur et la déception se sont fait la malle. Je me suis mis à noter. La mélodie, le contre-chant, les accords et les couplets venaient à moi si sagement ordonnés que j’en étais ébahi, consolé. C’est une belle chanson. Selon moi. Une chanson française.

C’est Carole qui est venue me demander si tout allait bien pour moi. Elle a aussitôt ajouté qu’elle était désolée mais bien contente. Nous avons parlé. Elle était désolée de cette engueulade entre frangins mais bien contente que je puisse en avoir fait l’expérience. Elle-même avait quelquefois à faire face à ce Bruno complètement survolté. C’était souvent pour une raison très futile qu’il montait dans les tours. Le problème de Carole, outre cette violence, est qu’elle ne pouvait en parler qu’à ses amies très proches. Cette espèce de folie passagère ne colle pas à l’image de Bruno. Ses familiers le connaissent sous un jour beaucoup plus débonnaire, accueillant, constructif. Je comprends bien. Mais nous sommes tous comme ça. Bruno, Carole, moi-même. Tous les autres aussi. Non seulement nous sommes tous des cocottes-minutes potentielles mais nous sommes également des inconnus. Nous sommes inconnus les uns aux autres. C’est un constat. C’est ce que dit ma chanson. Et c’est pour cette raison qu’on se dispute pour des broutilles. L’important est de savoir se réconcilier. Je fis lires à Carole l’esquisse des paroles de ma chanson du jour. Elles lui plurent immédiatement. Je me retins de les lui confier. D’expérience, je sais qu’il faut travailler le texte d’une chanson pour pas mal de raison. Ce sont des problèmes à résoudre. L’articulation des syllabes doit être adaptée au chant. Le texte doit être à la fois limpide pour que son sens soit perçu immédiatement et fourmiller de petits tiroirs où sont rangées toutes les subtilités qui en font un objet littéraire. N’est-ce pas dans ces soins que réside l’âme intrinsèque de la chanson française.


Pas d’exposition ni de concert ni d’ouverture d’atelier à court terme…