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Mai 2019, Cathédrale fr_FR

Mai 2019, Cathédrale

Flammes solaires, lances nuageuses. L’alternance du chaud et du froid convient au mois d’avril où, chacun le sait, il ne faut pas se découvrir d’un fil. Conducteur, le mien l’est pour passer du poisson roi aux flèches de cathédrales. La ré-élévation de celle de Notre-Dame fera couler beaucoup d’encre avant que d’user de l’huile de coude de charpentier. Le texte de ce mois « Vers quoi pointent-elles? » est de circonstances. Puisqu’au mois de mai nous sommes invités à faire ce qui nous plaît, j’ai choisi de l’illustrer par ma première huile sur toile peinte sur châssis. Réalisée en 1982, elle figure la cathédrale d’Amiens dans le brouillard: money-Monet, il faut bien commencer par quelque chose.

Bonne promenade à vous, (j’ose!) mes « fidèles » lectrices et lecteurs.

BOURG-EN-BRESSE (Journans) Expo Personnelle

Du 20 avril au 19 mai 2019 – Galerie Dingues d’art
Place de la Fontaine – 01250 JOURNANS | Tel : 06 02 27 96 24
Chaque dimanche et jour férié de 14h à 19h
Vernissage le 27 avril de 18h à 20h en présence de l’artiste
http://dinguesdart.pagesperso-orange.fr/

LYON, Marché de la création

Quai Romain Rolland, Vieux Lyon (9h à 13h)
Dimanche 19 mai le Marché de la création fête ses 40 ans
j’y serai également le 28 avril, le 5 et le 12 mai


Vers quoi pointent-elles?

Un peu après les cressonnières, la route enquillait deux ou trois lacets puis se stabilisait en un long corridor rectiligne. Dès lors, il suffisait de guetter sa silhouette. Sans trop tarder, elle s’incrustait au fil tendu de l’horizon. Simple aiguille bleutée, incongrue au départ, elle devenait peu à peu la flèche de pierre dressée vers le ciel qu’elle avait eu dès l’origine la vocation d’être. Signal. Injonction à lever les yeux. Ordre permanent. Regarder la voûte céleste. Là haut, de jour comme de nuit, tout se passe comme il se doit. Au ciel ni la chaleur ni le froid n’ont plus de poids que la lumière ou les ténèbres. Les nuages sont de passage. Nés de l’azur ils s’y fondent dès leur rôle accompli. Si, parfois, l’orage occulte le silence assourdissant de la nature minérale du monde, il passe, lui aussi. Sans raison. Montrer du doigt le ciel est pour l’homme résolu l’ultime remède à sa déconvenue de ne pas se comprendre lui-même. Pour cette raison, il n’a de cesse de lever des pierres. Partout, toujours.

Je suis né à quelques pas de la cathédrale de Senlis. Depuis son parvis, en prenant par l’ancien château, ma mère n’emmena une fois jusqu’au porche qui, naguère, donnait accès à la maternité. Celle-là même où elle m’avait mis au monde. Je m’en rappelle parfaitement. Éclat blanc du soleil sur la meulière, augmentation du rythme cardiaque, étonnement. Deux ans avant moi, mon frère Vincent y était né. Mon frère cadet puis ma sœur, respectivement Bruno et Magali ont respiré l’air de Crépy-en-Valois le jour de leur premières lumières.

Nous allions à Senlis plusieurs fois par an. Rien de très régulier. Je me souviens surtout de la poissonnerie. Sans doute avais-je moins de six ans à cette époque. Je me régalais de la diversité des choses proposées à l’étal. J’aimais sentir l’odeur marine qui somnolait autour des fruits de mer. Âcre et séduisante. L’odeur du large. La beauté des bestioles m’éblouissait. Leurs noms me laissait bouche bée. A la tristesse de voir ces poissons échoués sur la glace -entre bouquets de persil et citrons luminescents- se mêlait la certitude que le monde recelait des spectacles merveilleux puisque la vie avait construit des formes aussi diverses que surprenantes. Nous n’étions qu’une espèce parmi une myriade d’autres espèces. Fascinante était leur découverte. Une chose, néanmoins, était navrante. Ces bêtes étaient mortes. Ce n’était qu’un amoncellement de cadavres destinés à nos assiettes. Mis à part quelques tourteaux occupés à faire de la mousse de bulles et, parfois, une escouade de homards au garde-à-vous dans leur aquarium, tout n’était que chair brillante anesthésiée par son dernier souffle. De l’aristocratique dorade royale exposée en trophée au menu fretin des sardines présentées en vrac, pêle-mêle dans de la glace, rien ne vivait. Même si j’étais ravi, parfois, de découvrir un nouvel animal, quelque bête inconnue de moi, c’est surtout l’idée de la mort qui a fait son chemin dans ma tête à partir de cette poissonnerie. La mort en général. La mienne en particulier. Choc émotionnel, prise de conscience radicale de la force de l’imagination, il me fut donné d’écouter le poissonnier expliquer par le menu l’art de préparer le homard. Le plonger vivant dans de l’eau bouillante préalablement salée me semblait être, déjà, une manière de le supplicier ; mais c’est avec effroi et bouche bée que je l’entendis détailler une préparation plus cruelle encore. Pour éviter le durcissement des chairs, il expliquait comment, à vif, trancher la bête en rondelles. Je n’eus pas le loisir d’en apprendre davantage ce jour là mais, longtemps, la question de savoir par quel bout commencer m’interpella. Fallait-il attaquer coté queue ou coté tête ? Pour sûr, quelque soit la méthode, ébouillantée ou tronçonnée, la bête souffrait tout au long des dernières secondes qui la conduisaient au trépas. Mais peut-on mourir autrement qu’en étant vivant ? L’état de mort proprement dit, là où nulle chose, nulle sensation ne parvient plus à mettre en mouvement notre conscience d’exister, le homard l’atteignait-il dans la souffrance ? Cette petite voix qui, sans lassitude, éclaire notre désir d’agir, les animaux la possèdent-ils ? A force de triturer ces questions de vie et de mort sans être totalement certain de la coïncidence entre mes intuitions et la réalité expérimentale, je finis par m’en ouvrir à ma mère. C’était un peu avant l’aube. J’étais allé me blottir dans le canapé, face au balcon. De là, je savais que je ne pouvais pas manquer le lever de soleil. Invariablement, il détrempait la nuit pour porter son disque écarlate au cœur d’un arbre majestueux face à moi. C’était particulièrement beau en hiver. J’aimais ce spectacle et savais que, même si je finissais par m’assoupir dans le canapé le soleil se chargerait de me réveiller au bon moment. Ce matin précis, ma mère vint s’inquiéter de me trouver là, face à la nuit, aux aguets. Tout de go, je la questionnais. Qu’advenait-il de nous après la mort. Sa réponse n’a pas eu le ressort scientifique que j’espérais mais sa force maternelle est restée incrustée en moi. Pour toujours. Quoiqu’il arrive, me dit-elle, ne t’inquiète pas car je serai morte avant toi. Ce qui advint.