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Avril 2019, Agnès fr_FR

Avril 2019, Agnès

Hier, il faisait beau. J’avais écrit: « Le soleil grignote peu à peu le jardin. Il est encore tôt. Le cerisier a eu la gentillesse d’attendre mon retour de Paris pour éclore sa galaxie de fleurs. J’en goûte la douceur des yeux. La brise anime sa silhouette, avec légèreté. Anémone de terre. J’ai une pensée pour les trous d’eau où, à marée basse, observer ces fleurs animales minauder sous la caresse du ressac contribue à m’ébahir. Ça me donne envie d’une promenade faite de soleil et d’un brin de vent. J’irai chercher du pain. Tout à l’heure, même s’il pleuviote. » Et puis je suis parti illico acheter trois baguettes en vous laissant tomber! Ce matin, alors qu’une pluie froide et un ciel gris contribuent à faire ressortir le vert tendre des feuilles naissantes du tilleul, je reste là, à vous écrire. Même si l’embellie se goûte délicieusement à pieds, il me reste du pain d’hier. Alors je vais achever ce billet. Comme le printemps mélange le soleil aux nuages, le texte que je vous propose ci-après est d’amour et d’orties. Bonne lecture.

BOURG-EN-BRESSE (Journans) Expo Personnelle

Du 20 avril au 19 mai 2019 – Galerie Dingues d’art
Place de la Fontaine – 01250 JOURNANS | Tel : 06 02 27 96 24
Chaque dimanche et jour férié de 14h à 19h
Vernissage le 27 avril de 1h8 à 20h en présence de l’artiste
http://dinguesdart.pagesperso-orange.fr/

LYON, Marché de la création

Quai Romain Rolland, Vieux Lyon
Dimanches 7, 14 et 28 avril 2019 (9h à 13h)



Agnès – D’amour et d’orties – (1970)

D’elle, je ne possède plus le visage. Sous le glacis de maintes années, diffus, je ne revois que le rideau de ses cheveux, longs, ambrés, encadrant son sourire; et, sous ce sourire, scène de natives pudeurs, je reconstitue l’amère déception que je lui infligeais ce jour, de la plus innocente naïveté qui m’habitait alors, sans conscience.
J’avais six ans, comme elle. Depuis quelques semaines nous partagions la découverte de l’école vivant le ressac des récréations et des enfermements. Nous n’étions pas dans la même classe. Sur l’un des murs extérieurs du préau, dans un recoin défendu par d’horribles orties, toute forte de son savoir, elle écrivit les premiers mots d’amour que je reçu jamais. Ils étaient deux, liés par leur proximité, unis par le désir de s’exposer. Dans ce recoin de jungle et par ses soins, « Marc + Agnes » s’affichait à la craie.
Elle me prit par la main pour m’en aller montrer ce qu’un orgueil incongru m’empêcha de bien lire. Sous la couvée de nos camarades, je fus pitoyable:
– Et bien quoi?
– C’est ton nom!
– Mais t’as fait une faute!
– Une faute?
– Oui, regardes, tu t’es trompée!
– Ah! Oui, remarqua-t-elle immédiatement. Puis, d’un geste sûr et prompt, elle s’empressa, joyeuse, d’ajouter l’accent grave qui manquait à son prénom. Elle accomplit cette tâche comme on allume les bougies d’un gâteau d’anniversaire pour en parfaire l’inoubliable, pétrie du même bonheur.
Se lisait donc « Marc + Agnès »
– Mais c’est pas comme ça que ça s’écrit mon nom! lui signifiais-je.
– Comment ça pas comme ça?
– Et bien « Hanniet » ça s’écrit pas comme ça, d’abords y’a un « H ».
– Je le sais mieux que toi comment ça s’écrit « Agnès », qu’est-ce que tu racontes!
– « Hanniet »! C’est pas « Hanniesse » c’est « Hanniet » que je m’appelle.
Tout était dit. Mes histoires d’amour naissaient sous la férule du quiproquo. Rien n’y ferait. Dorénavant et toujours, je me tromperai. Souvent, je n’en aurai conscience que tardivement, après que mes histoires de cœur se soient échouées dans le désarroi des incompréhensions non fondées. Cette première bévue, à la considérer aujourd’hui, est fondatrice de mes échecs. Elle s’acheva dans une risée. Tus et toutes se moquèrent de moi. Et ces rires construisirent tant et si bien un récif entre nous que l’amour d’Agnès pour moi, comme celui que je lui portais, y firent naufrage expressément.
La bonhomie du sort veut que jusqu’à aujourd’hui, c’est à dire plusieurs dizaines d’années plus tard, je n’avais pas élucidé la soudaine désaffection qu’Agnès avait conçue pour moi. Je n’avais pas compris le quiproquo.
Dans ce passé lointain, je me remémore avoir effacé « +Agnès » d’un revers de manche pour lui substituer mon patronyme. C’est donc « Marc Hanniet » qui trônait sur le mur tandis qu’une salve de rire m’y clouait, orgueil compris.
Je ne sais pas si Agnès y lu le hiéroglyphe du prénom d’une Dulcinée que je lui aurais si ostensiblement préférée, mais c’est possible. A cette époque, à peine savions nous écrire nos propres noms. En place de lui être gré d’avoir su si bien tracer les lettres de mon prénom et de me désirer pour page au su de tout le monde, je la douchais de jalousie.
Dans la lumière qui s’est faite soudainement sur cette méprise – ce matin, dans un demi-sommeil d’inappétence pour le quotidien – j’ai entrepris d’examiner mes cicatrices de miel. Ainsi je veux nommer mes amours pétrifiés par la séparation.