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Mars 19, Beauté fr_FR

Mars 19, Beauté

Le ragoût éditorial ne manque pas d’ingrédients appétissants mais, plutôt que d’y faire bouillir du Brexit de gilets jaunes sans président ni Monseigneur aux petits avions cloués au sol, je préfère vous parler d’une chose importante: le printemps des poètes. Pour sa vingtième édition, il célèbre la beauté.  Moi ça me plaît. Je vous invite à vous évader quelques minutes à sa poursuite par le texte qui suit, « Le talus ».


PARIS,  Art Home Expo
Île des Impressionnistes – 78400 CHATOU
Du vendredi 29 au dimanche 31 Mars 2019 (11h-19h)

LYON, Marché de la création
Quai Romain Rolland
Dimanches 17 et 24 mars (9h-13h)


Le talus (1969)

J’ai la mémoire précise de la couleur des briques. Tout un assortiment d’ocres rouges, de bruns, de braises fardées et de roses éteints ou délavés. Un camaïeu de pêches de vignes sauvages. L’éclat du soleil, parfois, les travestissait en un chatoyant réseau d’écailles. Banc de poissons pris au piège d’un filet de joints sans faille. Toute la mairie-école était de briquettes maçonnées. Nous occupions, au premier étage, juste au-dessus des classes, le logement de fonction dévolu au maître d’école. En l’occurrence mon père. Je me souviens aussi des quatre marronniers qui, au beau milieu de la cour, délimitaient l’espace de nos jeux d’enfants. Ils nous servaient à jouer aux quatre coins, ce qui avait difficilement fait sens pour moi puisqu’il s’agissait de quatre troncs charnus dont nous pouvions ceindre la circonférence qu’en nous associant à plusieurs. Aucun coin dans le secteur. Je me souviens du mur jaune de la cuisine. J’avais reçu pour charge de le laver à grande eau. La tâche ne m’avait pas semblé ardue au départ mais, du haut de mes quatre ou cinq ans, j’avais eu fort à faire pour satisfaire ma mère. J’ai encore la cuisante certitude d’avoir manqué de réussite. Pire, comme le claironnait mon frère, il est possible que j’ai davantage sali que nettoyé. En conséquence, je crains d’avoir été récompensé non pas pour avoir réalisé correctement ce qui était attendu de moi mais pour m’être livré sans retenue aux efforts nécessaires pour l’obtenir. Mon frère était hors de lui. Par cet accomplissement, je gagnais le droit, un jour prochain, d’utiliser le vélo que mon frère aîné allait recevoir pour son anniversaire. Nous l’avons fêté quelques jours plus tard. Le temps long de l’enfance me le ferait enfourcher sur le porte bagage l’éternité de plusieurs saisons avant que de pouvoir, un beau jour, atteindre les pédales. Là, accroché au guidon du bout des doigts, j’allais enfin avancer seul. J’avais presque six ans quand, pour la toute première fois, je goûtais avec une joie intense au plaisir audacieux de la liberté. Cet instant s’est incrusté en moi aussi sûrement que la lumière chatoyante se prend au piège d’une pierre précieuse. Dans la torpeur du début d’un après-midi ensoleillé, sans même imaginer avoir à en demander la permission, porté avec délice par la découverte de ma capacité à pédaler tout seul, je quittais la cour de l’école à vélo. Au petit bonheur la chance, j’empruntais les rues avoisinantes. Évasion. Assez vite, je naviguais au-delà des maisons du village qui m’étaient familières. La rue perdit ses trottoirs. Bientôt, ce fut la campagne. Je m’arrêtais, satisfait, gorgé de joie. J’affalais mon vélo dans les herbes, au bas d’un talus multicolore. Il était couvert de boutons d’or enchevêtrés aux pampres des herbes folles et d’une foule d’autres fleurs champêtres. Si ce n’est les coquelicots, les pissenlits et les bleuets, je n’aurais pas su les nommer. Au-dessus de cette montagne végétale, le ciel charmait une poignée de nuages qui folâtraient entre des pans de bleus assourdissants. C’était beau. Enivrant. Flottaient dans la brise des odeurs de campagne, de terre, d’humus et ce relent faisandé des corps de ferme où l’odeur de bouse née du fumier dispute la première place à celle du lait caillé. J’étais fourbu, perdu, libre. Je faisais partie de ce tableau naturel et j’en étais étourdi. A cet âge nous furetions parfois dans les talus pour chasser des orvets mais là, à cet instant, je n’y pensais même pas. Je flottais.

Je rentrais de cette escapade en tâtonnant. Les routes et les chemins s’étaient démultipliés. Les croisements prenaient des airs de labyrinthes. Lorsque je regagnais la cour, mes jambes se firent cotonneuses. J’y trouvais mon frère, mes parents et d’autres adultes. Nervosité en ébullition. Dès qu’ils m’eurent vu, elle retomba. Casserole ôtée du feu. Angoisses taries. Alertés pour rien, les voisins partirent. Linge sale à laver en famille. J’écopais d’embrassades assorties de sermons puis, sans doute pour rallier le continent de la normalité, je fus puni. Privation de vélo. Durée indéterminée. La chose enchanta mon frère. Il avait déjà vérifié que je n’avais rien cassé sur son vélo et, soulagé, il approuva en ricanant la nécessité de me punir. Il était du coté des grandes personnes.

Nul ne me demanda si ma promenade avait été agréable. Elle avait été belle. Elle perdure encore. Première pierre temporelle faite d’un bonheur improvisé dont la collection constitue l’ancrage de mon corps à la vie. Ces boutons d’or, parfois, dodelinent leurs clochettes sous mon crâne et, me guidant vers la vie pleine, ils me sauvent.

Post Scriptum: Ces derniers mois, je passe beaucoup de temps à écrire mes mémoires. C’est une ambition charpentée par des textes qui sont restés endormis dans de nombreux cahiers au cours des quarante dernières années, maçonnée par les retours que vous me faites chaque mois – l’un(e) ou l’autre- en me signalant le plaisir que vous avez prit à me lire et dont les fondations ne sont pas à chercher plus loin que dans l’avancée du temps qui m’a pris ma mère il y a trente cinq années et qui vient d’accueillir mon père à ses cotés le mois dernier. Depuis 2016, mon billet d’humeur s’accompagnait d’un poème ou d’une chanson. J’espère que vous apprécierez tout autant mes textes.


Carmen – HANNIET, 2019